Fiches de films - Répliques
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Le Président

[Le Premier Ministre britannique rend visite à Emile Beaufort, ancien Président du Conseil français. Des journalistes attendent devant la résidence de celui-ci]
1er journaliste : Visite d'amitié ou démarche politique ?
2ème journaliste : Pourquoi pas d'amitié ? Ils ont gouverné le monde pendant 30 ans ! Ça crée des liens, tu penses !
[Les journalistes ont pris en photo un livreur qui entre chez le président]
François : Et voilà, ils photographient n'importe quoi ! Tu te rends compte, il va peut-être avoir sa photo en première page !
Policier : J'vais donner nos noms à des journalistes. Peut-être qu'on sera cités, nous ?
François : Penses-tu ! C'est toujours les mêmes qu'on cite. Pas étonnant qu'ils soient connus !
Docteur : Alors, ça avance, ces mémoires ?
Melle Millerand : Ça avance.
Docteur : Je suppose que ça va embêter beaucoup de gens.
Melle Millerand : Monsieur le Président y compte bien !
Pdt Beaufort : Je suis un mélange d'anarchiste et de conservateur. Dans des proportions qui restent à déterminer !
Pdt Beaufort : Bonjour docteur. Vous êtes encore passé par la cuisine.
Docteur : Je vous assure...
Pdt Beaufort : Je vous ai vu.
Docteur : Je suis passé par la cuisine pour faire...
Pdt Beaufort : Vous êtes passé par la cuisine pour prendre des nouvelles comme tout le monde. C'est une manie. Si ma cuisinière vous donne des nouvelles de ma santé, pourquoi ne lui donnez-vous pas la recette du boeuf mironton ? Un service en vaut un autre, mmh... ?
Pdt Beaufort [après une piqure du docteur] : Ah la la ! Dire qu'on finit tous de la même manière ! Vous trouvez pas ça humiliant ? Vous vous en foutez ?
Docteur: Ah, pas du tout ! Ça, je vous jure, Monsieur le Président, qu'il n'y a aucune raison...
Pdt Beaufort : Mais si, vous vous en foutez. Vous, ce qui vous excite, c'est de vous dire "Ce vieux bonhomme à qui je pique les fesses tous les matins, a déjà son nom dans les manuels d'histoire et il aura une avenue dans toutes les grandes villes de France", comme Clémenceau ou ce pauvre Jaurès. Ça vous plairait, à vous, d'avoir une avenue portant votre nom ? Avenue du docteur Fumet !
Docteur : Aucun malaise, la nuit dernière ?
Pdt Beaufort : Aucun.
Docteur : Aucune...
Pdt Beaufort : Aucune douleur dans le bras. Pas de gêne respiratoire. Pas d'angoisse. Et j'ajouterai que j'ai pissé normalement.
[Le policier attaché à la protection du président fait son rapport, par téléphone, à son supérieur]
Policier : L'entretien a duré une vingtaine de minutes. Maintenant, il est avec le toubib. Oui, oui, chef, une très bonne nuit. [Il ne voit pas le président Beaufort qui arrive derrière lui] Comment ? Ah ! sa tension ? Ah, ça, je ne sais pas encore !
Pdt Beaufort : 17.
[Le policier lui fait un salut et revient au téléphone]
Policier : Non, non, rien. C'est Monsieur le Président qui me disait bonjour.
Pdt Beaufort : Les vieillards, c'est comme les bébés, ça change très vite.
Pdt Beaufort : Bon, alors, allons-y !
Melle Millerand : Vous ne préférez pas vous reposer ?
Pdt Beaufort : Me reposer de quoi ? Le repos, c'est fait pour les jeunes, ils ont toute la vie devant eux. Moi pas.
Pdt Beaufort [dictant ses mémoires] : Je crois avoir été un des hommes les plus détestés de son époque. Ce fut longtemps mon chagrin, c'est aujourd'hui mon orgueil. Je suis républicain depuis que je respire. Et pourtant, au cours de 40 années de vie politique, j'ai eu le privilège d'avoir été traité de despote oriental par les socialistes, de voyou moscoutaire par l'Action Française, de valet de Wall Street par les syndicalistes et de faux-monnayeur par la haute banque. Voilà pour mes adversaires. Quant à mes amis - les amis n'aiment pas être fidèles, ils ont l'impression de perdre leur personnalité - quant à mes amis, donc, il se contentèrent de me taxer d'ambition et d'intransigeance. Deux appellations que je revendique. J'ai toujours été, en effet, extrêmement ambitieux du destin de mon pays et intransigeant sur la manière de le voir s'accomplir. Le moindre article, dans un journal étranger, défavorable à la France, m'a toujours beaucoup plus affecté que la chute d'un ministère Beaufort.

Pdt Beaufort : Pourquoi ne fumez-vous pas, Millerand ? Ça rend aimable !
Pdt Beaufort : Au lendemain des émeutes, et après la dissolution des ligues facistes, je conservais de fidèles adversaires à gauche et je n'avais désormais que des ennemis à droite. Mais je gardais derrière moi la force qui, finalement, gouverne les Chambres, l'opinion publique. Il ne me restait plus qu'à perdre son soutien en me rendant impopulaire, ce fut chose faite du jour au lendemain. Écrivez en sous-titre, la dévaluation.
Pdt Beaufort : L'ordre étant rétabli, je demandais les pleins pouvoirs et les obtenais. Mais, sauf pour les dictateurs et les imbéciles, l'ordre n'est pas une fin en soi. L'ordre n'empêche pas le nombre des chômeurs d'augmenter, ni le déficit des chemins de fer de s'accroître, ni les faillites de se multiplier. A peine m'avait-on donné ces pleins pouvoirs que chacun se disait - entre guillemets - "que va-t-il en faire ?" C'est une habitude bien française que de confier un mandat aux gens et de leur contester le droit d'en user.
[Le président Beaufort a interrompu sa dictée]
Melle Millerand : Vous êtes fatigué de dicter, Monsieur le Président ?
Pdt Beaufort : Non, je pense à ce que je ne peux pas dire.

[Le président Beaufort assiste, dans une loge, à la représentation d'un opéra de Wagner]
Spectatrice : C'est exquis, vous ne trouvez pas ?
Pdt Beaufort : Ma chère amie, Wagner est inécoutable ou sublime selon les goûts, mais exquis, sûrement pas !
Spectatrice : Il paraît qu'on ne peut pas trouver Wagner exquis ! Alors, qui peut-on trouver exquis, je vous le demande ?
Chalamont : Mozart. Ou Tino Rossi.
Pdt Beaufort : Tu sais très bien que dans l'état de nervosité de la Bourse, la réunion du président de la Banque de France, du ministre des Finances et du président du Conseil, prendrait la valeur d'un signal ! Alors, j'en suis réduit à faire ma réunion au théâtre. Appelle-moi Chalamont.
Monteil : Note qu'on ne peut pas se plaindre. Un suicide collectif aux accents de Wagner ! C'est une belle fin !
Pdt Beaufort : J'te devais bien ça !
Monteil : C'est même une apothéose !
[Beaufort a promis une invitation aux courses de chevaux à l'épouse du Président de la Banque de France, afin de l'éloigner et discuter tranquillement avec celui-ci]
Mme Lauzet-Duchet : Henri m'a fait part de votre invitation pour Auteuil. C'est tout-à-fait gentil, j'irai.
Pdt Beaufort : Mais, ma chère Odette, je savais que ça vous ferait plaisir. Et en dehors des charges du pouvoir, vous faire plaisir est le premier de mes soucis. [il s'éloigne]
Mme Lauzet-Duchet : Et dire que pendant des années, vous m'avez dépeint Emile comme un rustre !
Lauzet-Duchet : Comme un rustre, oui, mais jamais comme un imbécile.

[A la pétanque, Beaufort triche]
Monteil : Les boules, ça se joue à la main, seulement à la main.
Pdt Beaufort : Pardon ! Pardon ! C'est une question de convention.
Lauzet-Duchet : Mais enfin, comment peut-on être si honnête dans la vie et si malhonnête au jeu ?
Pdt Beaufort : Mais c'est pourquoi le jeu, ça me détend !
Ministre : Je ne vois pas pourquoi on ne ferait pas confiance à des financiers en matière de finances !
Monteil : L'ennui, c'est que leurs intérêts ne coïncident pratiquement jamais avec ceux du pays.
Pdt Beaufort : Les cheminées des acieries s'éteignent. Et c'est grave pour un pays quand le ciel redevient clair au-dessus des centres ouvriers.

Ministre : Nous ne sommes pas à la Chambre, ni à une séance d'inauguration, mon cher Président, nous sommes dans l'arrière-boutique, entre nous. Alors, parlons simplement. Parlons gros sous.
Pdt Beaufort : C'est pas parce que nous dirigeons une épicerie que nous devons parler comme des épiciers. Au lieu de parler gros sous, essayons de parler taux monétaire et au lieu d'évoquer l'arrière-boutique, essayons de rester dans le cadre de Matignon. Personne ne s'en portera plus mal.
Lauzet-Duchet : Je viens d'avoir Zurich. Il ne s'agit pas de coïncidence, mais d'une fuite. Il ne s'agit pas de 300 millions, mais de 3 milliards. Dans quelques instants, Paris sera au courant, ce sera la panique. Il n'y a qu'une solution : il faut arrêter l'opération avant qu'elle ne tourne à la catastrophe.
Pdt Beaufort : En tous cas, les salauds qui coûtent 3 milliards à la France, il les paieront, leurs milliards, je vous le jure !
Pdt Beaufort : Alors Messieurs, aucune démission ? Tout le monde veut rester ministre ?
Ministre : Mon cher Président, je vous demande la permission de réserver ma réponse. Le temps de consulter mes amis.
Pdt Beaufort : Consultez donc votre conscience, vous gagnerez du temps.
Pdt Beaufort : Attention, Chalamont, grâce au groupe Vollard-Lieuvène, le pays vient de perdre ce matin 3 milliards. Et la Banque de France, pour soutenir le marché, va être obligée d'agir comme le font les coulissiers véreux. Or, la fuite ne peut venir que d'une des personnes qui étaient hier à Chevreuse. Si c'est le gouverneur, je dois le destituer, si c'est mon ministre des Finances, je dois le traduire en Haute-Cour. C'est l'un d'eux ?
Chalamont : Si vous pensez que c'est moi, faites-moi traduire en justice !
Pdt Beaufort : Oh, mais vous avez la folie des grandeurs, mon petit ! Pensez-vous que la France peut en ce moment se payer le luxe d'un scandale financier ? Hein ? Dites-vous bien que les deux ans de prison que vous récolteriez comme un vulgaire voleur à la tire ne sauraient être en aucune manière une réparation à l'égard de l'État !

Chalamont : Je vous jure, Monsieur le Président, je ne l'ai dit qu'à ma femme.
Pdt Beaufort : On ne dit rien à sa femme quand on a épousé une banque ! Ça se paye, la fortune ! C'est ce qui coûte le plus cher. À l'époque de votre mariage, je vous avais pris pour un petit maquereau, mais vous êtes une sorte d'honnête homme. Vous venez de rembourser la dot. Votre beau père peut être fier de vous !
Pdt Beaufort [continuant à dicter ses mémoires] : Une partie de la presse d'opposition se contenta d'affirmer que j'avais reçu de l'argent de l'Allemagne. L'autre partie penchait plutôt pour de l'argent anglais. Les deux en tous cas étaient entièrement d'accord pour dire que j'avais caché cet argent en Suisse. Ainsi, je formais à moi tout seul un véritable trust de la trahison. Il faut prendre la démocratie comme elle est. Cette démocratie dont un grand homme politique a dit qu'elle était le pire des régimes, à l'exclusion bien entendu de tous les autres.
Huguette : Monsieur le Président est servi.
Pdt Beaufort : Étant donné ce que le docteur Fumet m'autorise, dites plutôt "le couvert est mis".
Huguette : Monsieur le Président, si ça vous dérange pas, j'aurais aimé avoir mon après-midi.
Pdt Beaufort : Encore ! Pour quoi faire ?
Huguette : Ma grand-mère est malade.
Pdt Beaufort : C'est bien, ça ! Enfin, je veux dire, c'est bien de votre part de vous intéresser à votre grand-mère. Eh ben, prenez votre après-midi, allez ! [la jeune fille quitte la pièce en souriant]
Melle Millerand : Menteuse, coureuse... et vous lui passez tout.
Pdt Beaufort : Je lui passe tout... je lui passe tout... C'est le seul élément jeune de cette maison.
Melle Millerand : Vous ne croyez tout de même pas à cette histoire de grand-mère !
Pdt Beaufort : Oh, bien sûr que non ! Mais elle témoigne d'une imagination délicate.
Melle Millerand : D'un certain culot, oui !
Pdt Beaufort : Non. Le culot aurait été de me dire "Monsieur le Président, j'ai besoin de mon après-midi pour aller me faire sauter."
Paysan : On est gouvernés par des lascards qui fixent le prix de la betterave et qui ne seraient seulement pas foutus de faire pousser des radis. Tiens, tu veux le fond de ma pensée ? Les députés, faudrait tous les ficher dans la Seine.
Pdt Beaufort : Oh, sois tranquille, ils savent nager !
Paysan : La politique, c'est un métier de voyous !
Pdt Beaufort : Eh ben dis donc, je te remercie !
Paysan : Ah non ! Non, c'est pas pour toi que je dis ça, tu le sais bien. Toi, t'es d'ici, c'est pas pareil. La culture, t'es presque né dedans.
Pdt Beaufort : Eh ben, tu vois, c'est sans doute pourquoi ils ne m'ont jamais confié le portefeuille de l'agriculture, que j'aurais refusé, d'ailleurs, pour ne pas me fâcher avec toi.

Paysan : Dis, à ton avis, quel nouveau voyou ils vont nous mettre, au Gouvernement ?
Pdt Beaufort : Pardonnez-moi de vous déranger, Madame Taupin. Qu'est-ce qu'il se passe ? Xavier n'est pas bien ?
Mme Taupin : C'est terrible, Monsieur Beaufort ! Ce pauvre Xavier, si vous saviez la nuit qu'il a passée !
Pdt Beaufort : Et qu'est-ce qu'il a, exactement ?
Taupin [sur son brancard] : Qu'est-ce que ça peut te foutre, c'que j'ai ? On va m'opérer. Je guérirai. Et c'est moi qui irai à ton enterrement !
Pdt Beaufort : Mais oui, mais bien sûr, mais bien sûr.
Pdt Beaufort : Vous me demandez d'intervenir auprès du service des adjudications pour faciliter une affaire à laquelle vous, conseiller général, êtes associé. Alors, je dis non, c'est tout.
Taupin : J'ai besoin d'un coup de main. Tu peux tout !
Pdt Beaufort : C'est précisément pour ça que je ne peux pas tout me permettre.
Député [à la tribune] : ... Labourage et paturage sont les deux mamelles de la France. Et bien cette France ne deviendra pas la vache à lait de l'Europe.
Monteil : Et dire qu'il a été proposé pour la commission de censure ! Heureusement qu'il a été blackboulé !
Autre ministre : Par qui ?
Pdt Beaufort : Par tous ceux qui savent lire et écrire.
Chalamont [en tribune] : Le projet d'union douanière sur lequel le gouvernement nous invite aujourd'hui à voter la confiance est mis en pratique depuis longtemps par les contrebandiers, mais est-ce une raison suffisante pour l'adopter ?
Ministre : Il dit n'importe quoi.
Pdt Beaufort : C'est l'apanage de l'opposition.

Chalamont [en tribune] : Monsieur le Président du Conseil, lorsque vous avez pris le pouvoir...
Pdt Beaufort : Ah non, monsieur Chalamont ! Non ! [se levant] Je n'ai pas pris le pouvoir, Monsieur Chalamont, on est venu me l'offrir. [se tournant vers l'assemblée] Je ne voulais en priver personne.
Un député : Quand on ne veut pas du pouvoir, on le refuse, Monsieur Beaufort, on peut très bien vivre dans l'ombre !
Pdt Beaufort : Et ne jamais en sortir, vous en savez quelque chose !
Chalamont [à la tribune] : ... ce n'est pas pour une Europe sans frontières que sont tombés 1 500 000 français parmi les meilleurs.
Pdt Beaufort : Messieurs ! Monsieur Chalamont vient d'évoquer en termes émouvants les victimes de la guerre. Je m'associe d'autant plus volontiers à cet hommage, qu'il s'adresse à ceux qui furent les meilleurs de mes compagnons. Au moment de Verdun, Monsieur Chalamont avait 10 ans, ce qui lui donne par conséquent le droit d'en parler. Etant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité ! On a une mauvaise vue d'ensemble quand on voit les choses de trop près. Monsieur Chalamont parle de 1 500 000 morts, personnellement, je ne pourrais en citer qu'une poignée, tombés tout près de moi. [applaudissements] J'ai honte, Messieurs, mais je voulais montrer, Monsieur Chalamont que je peux moi aussi faire voter les morts. Le procédé est assez méprisable, croyez-moi.
Pdt Beaufort : Moi aussi, j'ai un dossier complet, 300 pages. 300 pages de bilans et de statistiques que j'avais préparés à votre intention. Mais en écoutant Monsieur Chalamont, je viens de m'apercevoir que le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs : on lui faire dire ce que l'on veut. Les chiffres parlent mais ne crient jamais. C'est pourquoi ils n'empêchent pas les amis de Monsieur Chalamont de dormir. Permettez-moi, Messieurs, de préférer le langage des hommes, je le comprend mieux.
Pdt Beaufort : Pendant toutes ces années de folie collective et d'autodestruction, je pense avoir vu tout ce qu'un homme peut voir. Des populations jetées sur les routes, des enfants jetés dans la guerre. Des vainqueurs et des vaincus finalement réconciliés dans des cimetières que leur importance a élevés au rang de curiosités touristiques. La paix revenue, j'ai visité des mines. J'ai vu la police charger des grévistes. Je l'ai vue aussi charger des chômeurs. J'ai vu la richesse de certaines contrées et l'incroyable pauvreté de certaines autres. Et bien, durant toutes ces années, je n'ai jamais cessé de penser à l'Europe ! Monsieur Chalamont, lui, a passé une partie de sa vie dans une banque. A y penser aussi. Nous ne parlons forcément pas de la même Europe.
Pdt Beaufort : Tout le monde parle de l'Europe. Mais c'est sur la manière de faire cette Europe que l'on ne s'entend plus. C'est sur les principes essentiels que l'on s'oppose. Pourquoi croyez-vous, Messieurs, que l'on demande au Gouvernement de retirer son projet d'union douanière ? Parce qu'il constitue une atteinte à la souveraineté nationale ? Non, pas du tout ! Simplement parce qu'un autre projet est prêt !
Chalamont : C'est faux !
Pdt Beaufort : Un projet qui vous sera présenté par le prochain gouverment !
Chalamont : Monsieur le Président, je vous demande la permission de vous interrompre.
Pdt Beaufort : Ah non ! Et ce projet, je peux d'avance vous en énoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pressions qui maintiendront sous leur contrôle, non seulement les produits du travail mais les travailleurs eux-mêmes. On ne vous demandera plus, Messieurs, de soutenir un ministère, mais d'appuyer un gigantesque conseil d'administration.
Pdt Beaufort : Si cette assemblée avait conscience de son rôle, elle repousserait cette Europe des maîtres de forges et des compagnies pétrolières. Cette Europe qui a l'étrange particularité de vouloir se situer au-delà des mers, c'est-à-dire partout, sauf en Europe ! Car je les connais, moi, ces européens à tête d'explorateur.
Député : La France de 89 avait une mission civilisatrice à remplir.
Pdt Beaufort : Et quelques profits à en tirer !
Député : Il y avait des places à prendre. Le devoir de la France était de les occuper, pour y trouver de nouveaux débouchés pour son industrie, un champ d'expérience pour ses armes.
Pdt Beaufort : Et une école d'énergie pour ses soldats, je connais la formule. Et bien, personnellement, je trouve cette mission sujette à caution et le profit dérisoire. sauf évidemment pour quelques affairistes en quête de fortune et quelques missionnaires en mal de conversions. Or, je comprends très bien que le passif de ces entreprises n'effraie pas une assemblée où les partis ne sont plus que des syndicats d'intérêts !
[L'ensemble des députés proteste]
Ministre : Il est fou ! C'est un suicide !
Monteil : Non, mais c'est un adieu.

Député Jussieu : Monsieur le Président de l'Assemblée, je demande que les insinuations calomnieuses que Monsieur le Président du Conseil vient de porter contre les élus du peuple ne soient pas publiées au Journal Officiel !
Président de l'Assemblée : Il me paraît assez délicat...
Pdt Beaufort : J'attendais cette protestation. Et je ne suis pas étonné qu'elle vienne de vous, Monsieur Jussieu. Vous êtes, je crois, conseiller juridique des Acieries Krenner ? Je ne vous le reproche pas.
Député Jussieu : Vous êtes trop bon !
Pdt Beaufort : Je vous reproche simplement de vous être fait élire sur une liste de gauche et de ne soutenir à l'assemblée que des projets d'inspiration patronale.
Député Jussieu : Il y a des patrons de gauche, je tiens à vous l'apprendre !
Pdt Beaufort : Il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre.
[Le Président Beaufort a fait l'appel de l'ensemble des députés. Tous ont d'importants avoirs ou revenus]
Pdt Beaufort : Je vous demande pardon. A l'énoncé de tous ces titres, je réalise la folie de mon entreprise. En vous présentant ce projet, je ne vous demandais pas seulement vos voix, je vous demandais d'oublier ce que vous êtes. Un instant d'optimisme ! C'est sans doute à cet optimisme que Monsieur Chalamont faisait allusion tout à l'heure en évoquant mes bons sentiments et mes rêves périmés.
Pdt Beaufort : La politique, Messieurs, devrait être une vocation. Je suis sûr qu'elle l'est, pour certains d'entre vous, mais pour le plus grand nombre, elle est un métier. Un métier qui ne rapporte pas aussi vite que beaucoup le souhaiteraient et qui nécessite de grosses mises de fonds. Une campagne électorale coûte cher, mais pour certaines grosses sociétés, c'est un placement amortissable en 4 ans et pour peu que le protégé se hisse à la présidence du conseil, alors là, le placement devient inespéré ! Les financiers d'autrefois achetaient des mines à Djelizer ou Bazoa. Eh bien, ceux d'ajourd'hui ont compris qu'il vaut mieux règner à Matignon que dans l'Oubangui et que de fabriquer un député coûtait moins cher que de dédommager un roi nègre. [Les députés de son opposition applaudissent] Vous voyez Messieurs, nous aurons été d'accord au moins une fois. Je partirai au moins avec l'estime de mes adversaires.
Pdt Beaufort : Et maintenant, permettez-moi de conclure. Vous allez faire, avec les amis de Monsieur Chalamont, l'Europe de la fortune contre celle du travail. L'Europe de l'industrie lourde contre celle de la paix. Eh bien, cette Europe là, vous la ferez sans moi, je vous la laisse.
Pdt Beaufort : Le gouverment maintient son projet. La majorité lui refusera la confiance et il se retirera. Mais il y était préparé en entrant ici. J'ajouterai simplement, pour quelques uns d'entre vous : réjouissez-vous, fêtez votre victoire, vous n'entendrez plus jamais ma voix et vous n'aurez jamais plus à marcher derrière moi. Jusqu'au jour de mes funérailles. Funérailles nationales que vous voterez d'ailleurs à l'unanimité, ce dont je vous remercie par anticipation.

Pdt Beaufort : Dis-moi, François, qu'est-ce que tu feras quand je serai mort ? Eh bien je vais te le dire, tu seras gardien de musée. La Verdière deviendra une espèce de bric-à-brac que tu feras visiter aux touristes. Tu leur montreras mon bureau, ma canne, mon chapeau, le porte-plume avec lequel j'ai signé le Traité de Genève - ça, ils te le barboteront et tu seras obligé de le changer chaque fois - mais le dimanche, tu te feras de 1 500 à 2 000 francs de pourboires. Avoue que tu y penses. Je ne dis pas que tu t'impatientes, mais tu y penses.
François : J'y ai pensé, au début, c'est vrai, quand on s'est installés. Et puis, j'ai eu ma congestion pulmonaire et je me suis dit "t'attendais la mort de ton patron, c'est le ciel qui te punit" Comme quoi les mauvaises pensées...
Pdt Beaufort : ... ne sont permises qu'aux gens bien portants.

[Le Pdt Beaufort a surpris sa secrétaire, qui le croyait endormi, en train de chercher le document compromettant Chalamont]
Pdt Beaufort : Ne cherchez pas, Millerand. Je l'ai dans ma poche.
Melle Millerand : Mais je ne devais rien vous prendre, rien voler ! Je devais juste découvrir où se trouvait un certain document. Le commissaire m'a même dit "tant que le président Beaufort détient ces papiers, le gouvernement n'a rien à craindre. Je devais juste savoir où ils étaient pour pouvoir les remettre à la police juste après...
Pdt Beaufort : ... après ma mort. Il ne vous est jamais venu à l'idée que l'homme qui avait écrit cette lettre pourrait un jour arriver au pouvoir ? Et que ce jour là, cette lettre deviendrait un moyen de... évitons le mot "chantage", mais disons un moyen de pression. Il ne vous est pas venu à l'idée, non plus, que le commissaire Delemieux pouvait avoir envie de devenir chef de la sûreté ? Ou même préfet de police ?
Melle Millerand : Le commissaire Delemieux m'a juré qu'il s'agissait de l'intérêt...
Pdt Beaufort : ... de la République ? Ben parbleu ! Dites vous bien Millerand que lorsqu'un mauvais coup se mijote, il y a toujours une république à sauver. Et dans chaque cambrioleur, il y a souvent un préfet de police qui sommeille.
Chalamont : Je pense que vous m'attendiez ?
Pdt Beaufort : Je vous attends depuis 20 ans.
Chalamont : Je pensais ne jamais revoir cette maison, ce bureau. C'est étrange. Je m'attendais à une sorte de gêne, de honte, en tous cas de malaise.
Pdt Beaufort : Vous vous surestimez.
Chalamont : Je suppose que vous me haïssez toujours.
Pdt Beaufort : Oh, vous savez, j'ai 73 ans...
Chalamont : Ça n'empêche pas les sentiments.
Pdt Beaufort : Ça les atténue. À mon âge, on vit en veilleuse. On peut encore marcher, manger, haïr, mais à condition de faire tout ça doucement.
Chalamont : Voyez-vous, Président, je pense que si la croissance s'arrête de bonne heure, un homme ne cesse jamais de grandir. Ce que j'ai longtemps refusé de comprendre et qui m'apparaît aujourd'hui comme une vérité première, c'est que - à partir d'un certain degré de réussite bien sûr - un homme d'Etat fait abstraction de son orgueil et de ses intérêts personnels pour devenir le prisonnier de la chose publique.
Chalamont : Levez-vous votre veto ? M'autorisez-vous à...
Pdt Beaufort : À devenir Président du Conseil ? Voilà 20 ans que je vous dis non. Et pour être franc, je vous ai reçu ce soir pour le plaisir de vous le dire une dernière fois. Mais maintenant, sincèrement, je ne sais plus.
[Chalamont expose au Pdt Beaufort le programme de son gouvernement. C'est le programme qu'avait prévu Beaufort pendant son mandat]
Chalamont : Oui, ce projet que mes amis et moi avons torpillé. Mais à cette époque, l'Europe était pour nous une fonction grammaticale. Nous n'avions pas compris qu'elle était en passe de devenir une réalité économique. Vous aviez 15 ans d'avance.
Pdt Beaufort : Pour des raisons particulières, je vous ai longtemps pris pour un salaud et je constate avec plaisir que là aussi j'avais 15 ans d'avance. Et dire que vous avez failli m'avoir. Vous êtes intelligent, Chalamont, comme la plupart des salauds, d'ailleurs. Vous savez qu'il y a des hommes qu'on peut acheter avec une enveloppe ou un bout de légion d'honneur, moi, vous avez essayé de m'avoir par la vanité.
Pdt Beaufort : Vous venez d'être de la plus grande lâcheté, celle de l'esprit. Et c'est pour ça, Chalamont, que je ne vous laissereai jamais prendre le pouvoir. Parce que c'est une saloperie de venir au pouvoir sans avoir une conviction à y appliquer.

Chalamont : Pourquoi disiez-vous tout à l'heure que j'étais un gouverneur possible ? En tous cas, pas plus mal qu'un autre ?
Pdt Beaufort : Pas plus mal qu'un autre ! Décidément, vous êtes plus ambitieux pour vous que pour votre pays ! Voilà tout ce que vous lui souhaitez : un homme "pas plus mal qu'un autre" ! Quand on a cette ambition là, on ouvre un bazar, on ne gouverne pas une nation !
Pdt Beaufort : Tiens ! Déjà au travail, Millerand ?
Melle Millerand : Le courrier, Monsieur le Président, et les journaux.
Pdt Beaufort : Et à part ça ?
Melle Millerand : Oh, trois tapeurs... Une étudiante d'Oslo qui prépare une thèse sur l'éloquence et voudrait savoir où se procurer certains de vos discours, un facteur retraité qui voudrait que vous lui fassiez don d'une maison et de préférence à côté de Bergerac et puis le traditionnel journal féminin qui fait la traditionnelle enquête sur le rôle des femmes dans la vie des hommes célèbres, questionnaire à l'appui : êtes-vous marié ? combien de fois ? avec qui ? votre femme a-t-elle aidé votre carrière ? un homme politique peut-il être fidèle ? etc... Au panier comme d'habitude.
Pdt Beaufort : Non. Pour une fois, nous allons répondre. Ecrivez : Madame la rédactrice en chef, au risque de vous décevoir, je me dois de vous informer que ma vie sentimentale fut extrêmement brève. Veuf après 10 ans d'une union parfaitement heureuse, il ne m'est jamais venu à l'idée de me remarier. Durant les 30 années qui ont suivi, je n'ai eu qu'une maitresse, la France. Pour le reste je me suis toujours adressé aux maisons closes et aux théatres subventionnés.
Melle Millerand : Oh ! On va pas envoyer ça !
Pdt Beaufort : Si ! Et avec une photo encore. Envoyez donc celle où je suis au bal des petits lits blancs avec le président Doumergue et les Dolly Sisters.


Curé : Comment vous portez-vous ?
Pdt Beaufort : Admirablement, vous êtes en avance, mon Père. Mais ça, il faudra en prendre votre parti, je mourrai avec insolence et sans vous prévenir.