Fiches de films - Répliques
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Le Gentleman d'Epsom
Raoul : J'voulais pas vous vexer, mon Commandant. Mais j'pensais quand même avoir le droit de...
Le Commandant : Mais vous n'avez aucun droit. D'ailleurs, nous n'avons pas étudié le cheval dans les mêmes écoles. Vous étiez à Vaugirard quand j'étais à Saumur, et j'apprenais le pas espagnol pendant que vous débitiez du saucisson sur votre étal. Alors brisons-là, voulez-vous. Chacun dans sa sphère. C'est pourquoi à l'avenir, je vous prierai de ne plus m'adresser la parole. Même de loin.
Charly : Je sais bien que c'est pas le moment de parler de ça, mais si je vous disais que je connais un client hors pair, gavé d'oseille, un restaurateur.
Le Commandant : Bah !
Charly : J'vous comprends, Commandant, mais celui-là, il navigue dans le cosmos. Il rêve de cheval toutes les nuits. Il a des hennissements au réveil ! Ah, il est prêt à flamber la baraque, hein !
Le Commandant : Ah ! C'est une race qui se perd. Ben qu'est-ce que vous attendez pour vous occuper de lui ?
Charly : Ah ben, c'est bête à dire, mais j'ai peur de le gâcher. Peur de ne pas tout lui prendre. Voyez, ce qui manque à notre époque, c'est des hommes de classe. Vous, sur un parcours comme ça, vous auriez fait un malheur. Une petite association vous intéresserait pas, non ?
Le Commandant : J'ai horreur des mutuelles !
Charly : Pourtant, vous me connaissez ?
Le Commandant : Oui, en plus !
Le Commandant : Dites-moi, à votre avis, où les folies s'arrêteraient-elles ?
Charly : Les folies de qui ?
Le Commandant : De votre gargotier.
Charly : Aux prix où il affiche, il ne devrait pas y avoir de limite.
Le Commandant : O tempora, o mores !
Lucien : Quoi ?
Le Commandant : C'est du latin. Ça veut dire drôle d'époque. Et quand je dis drôle d'époque, je minimise. En réalité, nous assistons au triomphe de la subversion, au renversement des valeurs. Mais dites-vous bien, messieurs, que la subversion ne date pas d'hier. J'l'ai vue naître, moi, en 27 lorsqu'on a monté les hussards sur des motocyclettes. J'ai préféré ne pas participer à cette mascarade. Car voir Saumur transformé en garage et le Cadre Noir en bleu de mécanicien, c'est plus qu'un honnête homme n'en pouvait supporter. C'est pourquoi j'ai rendu ma cravache, mon képi et mes éperons. L'odeur du crottin, soit, mais l'odeur du cambouis, non.
[Le beau-frère éteint la télé]
Le Commandant : C'est à cause de moi que vous fermez ça ?
Le Beau-frère : À cause des parasites.
Le Beau-frère : Vous êtes venu dîner ?
Le Commandant : Je suis venu embrasser ma soeur. Importun, jamais, affectueux, toujours.
Le Beau-frère : À en juger par la fréquence de votre affection, la série continue.
Le Commandant : Je ne vois pas très bien...
Le Beau-frère : Les Bérézinas hippiques, les Waterloos chevalins.
Le Commandant : Navré de vous décevoir, mon cher Hubert, mais cet après-midi, j'ai touché une assez jolie cote.
Thérèse : Tu restes quand même dîner ?
Le Commandant : Je ne vois pas très bien le rapport, mais si tu me le demande, je reste.
Le Beau-frère : Merci. Mon bon Richard, si tant est que vous ayez touché une assez jolie cote, vous pourriez envisager de rembourser les 40000 francs que Thérèse vous a prêtés pour 24 heures voilà 10 ans. Prêtés... sur mon argent.
Le Commandant : Je ne vois pas très bien comment elle aurait pu me les prêter sur le sien.
Thérèse : Ça, c'est vrai.
Le Beau-frère : Je ne saisis pas. Probablement est-ce une allusion ?
Le Commandant : Une allusion tout ce qu'il y a directe à vos Bérézinas caoutchouteuses et à vos Waterloos pétroliers. On a beau savoir que la bourse est la nécropole des dots bourgeoises, vous vous êtes révélé fossoyeur d'élite.
Le Commandant : T'es descendue au Ritz ? T'es routinière.
Maud : Fidèle. Le concierge m'a dit que tu n'y descendais plus.
Le Commandant : Oh la la, ne me parle pas de la vie d'hôtel. Il y a trop de promiscuité. Non, en ce moment je suis sur une petite affaire au Marais. C'est le seul quartier possible, d'ailleurs, parce que maintenant l'île Saint-Louis est devenue un cloaque, un camp pour rupins milliardaires et péruviens pervertis. Mais, en Amérique, tu n'habites pas New York, j'espère ?
Maud : Si. À cause des affaires de Steve. Je m'y suis faite d'ailleurs. Nous avons un appartement-terrasse au 32ème étage, une vue splendide.
Le Commandant : Tiens, tu vois, on en apprend tous les jours. J'ignorais qu'en dehors des fenêtres de Versailles, il existait une vue.
Le Commandant : La valse triste, le 3ème violon qui joue faux, le maître d'hôtel qui jette un oeil sur la steppe et l'autre sur l'addition, avoue que rien n'est changé.
Maud : Presque rien, des petits détails. Puis regarde le chanteur, là-bas. Tu te le rappelles ?
Le Commandant : Ouh là !
Maud : Il a pris un peu d'embonpoint. Dire qu'un soir, vous vous êtes battus à cause de moi. Tu réclamais le sabre, tu voulais le tuer.
Le Commandant : Quand on voit ce qu'il est devenu, j'aurais dû le faire. Il serait mort en beauté.
Un serveur : Dites donc, Monsieur Boris, une livre de caviar pour deux, ça c'est un client.
Maître d'hôtel : Un client ? Un soir des années 30, le commandant Briand-Charmery est entré ici à cheval. Il est alors amoureux de Lulu de Montparnasse. Lulu occupait tous les soirs la table à droite de l'orchestre et dînait toujours torse nu. Une reine. La nuit dont je vous parle a duré 60 heures sans que personne ne sorte. Le Commandant appelait Lulu "Sonia" et voulait l'épouser devant l'archimandrite de Saint-Petersbourg ! Il avait bu comme un Romanov.
Le Serveur : Il était complètement saoul, oui.
Maître d'hôtel : Saoul ! Mais allez donc vider les cendriers, petit occidental !
Maud : Tu as été mes folles années, Richard. Il m'arrive encore quand je ris, de penser à toi.
Le Commandant : Et tu ris souvent ?
Maud : Ne sois pas injuste. Steve est un garçon très bien, intelligent, travailleur.
Le Commandant : Oui, je sais, les mines. Mais tu ne vas pas me dire qu'il y descend !
Maud : Son grand-père est arrivé du Sud canadien avec un demi dollar en poche !
Le Commandant : Pendant que le mien chargeait à Reichhoffen. Mais nous, dans la famille, c'est toujours les chevaux qui nous ont perdus.
Maud : En ce qui nous concerne, en tout cas, ils nous ont séparés.
Maud : Tu m'as oubliée dans les tribunes d'Epsom le jour du Derby.
Le Commandant : Ah ! Ne me parle pas de cette journée. Elle me ronge encore, c'est mon vautour, la déforme infernale, l'hécatombe, Shakespeare ! Figure-toi que ce jour-là, l'entraîneur du duc de Kent m'avait donné Suncap comme un coup sûr. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Un coup de patriotisme, j'ai tout mis sur Fanfaron parce que c'était un cheval français. Qu'est-ce que tu veux, on est toujours trahi par les siens.
Maud : Tu ne fais pas partie du Diner's Club ?
Le Commandant : Mon ange, c'est peut-être très courant aux Amériques, mais personnellement, je trouve que ça fait ticket de cantine. [au maître d'hotel] Avez-vous un stylo ? Pas à bille ! Je vous fais un chèque de 200 000, allez me chercher la différence.
Le Beau-frère : Alors, de quoi s'agit-il ?
Le Commandant : Eh ben ! D'une chose qui vous indiffère, mais qui me touche au plus haut point : l'honneur de la famille. Jouez-vous toujours au billard avec le baron Emblain ?
Le Beau-frère : Non. Nous n'avons jamais joué au billard, mais au bridge.
Le Commandant : Oui, mais enfin, c'est la même chose.
Le Beau-frère : Je n'avais pas remarqué.
Le Commandant : Si, si, c'est la même chose quant au résultat. Il ne jouera plus avec vous. À rien.
Le Beau-frère : Peut on savoir ?
Le Commandant : Le baron est toujours administrateur de la banque de Paris ?
Le Beau-frère : Il en est même Président Directeur Général.
Le Commandant : Je viens de lui foutre un chèque sans provision.
Le Beau-frère : Quoi ?!
Le Commandant : Qu'est-ce que vous voulez, mon cher. Une soirée vaguement russe, vous savez ce que c'est. Enfin, si vous ne le savez pas, je vous l'apprends. À l'heure actuelle, on ne peut plus se conduire en gentleman sans friser les 200 billets.
Le Beau-frère : Et qu'est-ce que vous allez faire ?
Le Commandant : De la prison.
Ripeux : Qu'est-ce que vous regardez ?
Charly : Le Commandant est client chez vous ?
Ripeux : Le commandant, quel commandant, où est-ce que vous avez vu un commandant, vous ?
Charly : L'homme aux cheveux blancs, là-bas !
Ripeux : Mais le commandant de quoi ?
Charly : Mais de tout ! Chef d'escadron en retraite. Ancien écuyer du Cadre Noir. Il est cité dans tous les manuels d'hippologie de 1912 à nos jours. Les propriétaires se le disputent. Ouais. Il a des mots magiques. Il souffle dans les narines des chevaux.
Ripeux : Non !
Charly : Ouais. Il leur parle.
Ripeux : Dites. Alors, comme ça vous dites qu'il parle aux chevaux ?
Charly : Oui.
Ripeux : Mais dans quelle langue ?
Charly : Ça dépend de l'origine du gaye ! Des fois en australien, des fois en normand. Il a des espèces de mots de passe, des dialectes. Il appelle ça la tradition orale.
Ripeux : Vous devez me trouver ridicule.
Le Commandant : Ridicule, mais certes non ! Je dirai même que vous m'avez ému. Eh oui ! Ému. Vos qualités professionnelles, votre amour du cheval, votre sensibilité juvénile. J'ai été un meneur d'homme. Dites-vous bien que je sais les reconnaître. Croyez-moi, Ripeux, vous en êtes un !
Ripeux : J'en suis un ?
Le Commandant : Oh, oui, et un beau !
Ripeux : Pouvez-vous me mettre 100000 gagnant sur Brunoise ? Vous ne pouvez pas me refuser ça. Pensez à mon coeur.
Le Commandant : Attention. Si on nous voyait, on pourrait croire que je prends des paris, ou Dieu sait quoi.
Ripeux : Mais, mon Commandant. Pas un homme comme vous !
Le Commandant : La fragilité des apparences, mon cher.
Le Commandant : Ah ! Mon cher, si vous l'aviez vu fixer mes jumelles ! Un envoûtement ! Bernadette Soubirous !
Tante Berthe : J'emmène Béatrice à l'exposition Goya. Tu devrais nous accompagner. Il paraît que c'est littéralement apocalyptique.
Le Commandant [montrant la télé] : Ben pas plus que ce qu'on voit là-dedans.
Charly : Alors qu'est-ce qu'on fait ?
Le Commandant : Nous, j'en sais rien. Mais lui, votre ahuri, je le sais. Il va aller trouver ces messieurs et l'affaire va se terminer à la Mondaine, d'abord, en Correctionnelle ensuite, et en tôle pour finir. Ah, c'est un joli tiercé !
Charly : Et si on allait tout dire à Ripeux ? Péché avoué...
Le Commandant : Quoi, péché avoué ? Rappelez-vous que dans la vie, il n'y a que deux expédients à n'utiliser qu'en dernière instance, le cyanure ou la loyauté.
Le Commandant : Ripeux, croyez-vous sincèrement que l'argent fasse le bonheur ?
Ripeux : Ça ne le salope pas !
Ripeux : Pas fou, Ripeux ! Petit-fils d'auvergnat, fils d'auvergnat, crocodile moi-même. Je refais mes additions toutes les nuits. Infatigable aux bénéfices. Jamais d'indigestion. Serpent boa. Vous ne pouvez pas vous rendre compte. Vous c'est Saumur, les grandes écoles. On est pas du même milieu.
Le Commandant : Oh, non.
[Le Commandant se trompe dans un pari et mise par accident sur le cheval gagnant.]
Le Commandant : Ce qui vous perd, vous autres joueurs, c'est une espèce d'ankylose du raisonnement, votre attachement à la logique pour le cheval : ses origines, la distance, le poids. C'est pourquoi, moi, j'attache une très grande importance à l'intuition. Importance pouvant aller jusqu'au lapsus prémonitoire. On pense 7 et on dit 8.



