Fiches de films - Répliques
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Cent mille dollars au soleil
La Betterave : Ah, veinard, tu vas connaître ce que c'est qu'une famille. Parce que chez le père Casta, y a pas de chauffeurs, y a pas de patron, y a une grande famille. Chez nous, jamais d'histoire, jamais de rêve. Les syndicats, connais pas. Quand un chauffeur veut un congé ou de l'augmentation, il vient me voir, je l'écoute et je le vire. Avec les mirontons que j'emploie, si on tolère les caprices, on tient pas huit jours, et y a 25 ans que je suis là.
La Betterave : Bon, allez, mon cher professeur, sauvez-vous. Un quart d'heure sans anisette, vous pourriez me faire un malaise, et comme je n'ai pas d'autres toubibs sous la main...
La Betterave : Tu as des papiers ? [Il regarde les papiers de Steiner] Steiner, John Stein... C'est amusant, ça.
Steiner : Qu'est-ce qui vous fait rire ?
La Betterave : Tu l'as touchée à Noël ?
Steiner : Quoi ?
La Betterave : La panoplie du petit imprimeur. J'en ai déjà vu des cocasses, des papiers, des presque vrais, des tout-à-fait faux, mais des comme ça, jamais. Enfin, les papiers, c'est une question tellement personnelle.
La Betterave : Steiner, encore un mot. Sur 2000 kilomètres de pistes, on m'appelle "La Betterave", à cause de mon diabète. Dans mon garage, surtout quand je suis là, on m'appelle plutôt "Patron", c'est même recommandé.
Rocco : Fais pas attention, Monsieur Marec est d'un naturel jaloux. Son premier amour, c'était un camion, son second amour, un camion. Actuellement, il est en train de liquider une vieille liaison un peu ferraillante. Alors, en voyant cette jeunesse, monsieur Marec s'est imaginé des choses, c'est humain.
Plouc : Dis, tu veux pas le prendre un peu, parce que, moi, Monsieur Rocco, là, il m'use, hein...
Rocco : A Blima, le Plouc est toujours en retard. Une vie privée... Un chauffeur qui s'appelait Rodriguez s'est ratatiné il y a deux ans dans la descente du Djebel-Zouid. Rupture de freins, une chute de 300 mètres, on n'a jamais pu dégagé c'qui restait d'Rodriguez. Maintenant, il dort là-bas, dans sa ferraille... Sa veuve, elle, elle dort avec le Plouc. Les inconsolables, c'est une des spécialités du Plouc. Des veuves, j'en ai connu une bonne demi-douzaine. À Montélimar, Palerme. Tout ça parce que... il aime avoir des chemises propres et des pantalons bien repassés. C'est pas un maquereau, non, c'est un maniaque.
Mécanicien : Monsieur Mitch-Mitch ! Parle-lui des tatanes à Rodriguez !
Mitch-Mitch : Rodriguez, comme tous les Espagnols, était coquet de ses pieds, hein. Son salaire y passait, il avait au moins vingt paires de pompes. Et il chaussait du quarante-deux. Devine combien il chausse, le Plouc ?
Steiner : Du quarante-deux ?
Mitch-Mitch : Non.
Rocco : Du quarante-trois. Faut souffrir pour être élégant...
Plouc : Tu diras c'que tu voudras mais Steiner, c'est quand même pas du franchouillard garanti pur sucre, hein ! Tu serais pas né un petit peu du côté d'Berlin ?
La Betterave : Dis-donc, un 35 tonnes tout neuf, je me fous pas de toi. T'en fais pas pour le chauffeur, il est aussi neuf que le camion. Je l'ai embauché hier, comme ça il aura pas eu le temps d'apprendre à être vicieux.
Steiner : N'aies pas peur, c'est rien. Je vais simplement te claquer la gueule !
La Betterave : Rollo, Brahim, Hussein, sortez-moi ce salaud, mes enfants. Et à coups de barre-à-mine, vous gênez pas, il a la tête dure.
Steiner : Ecoute, Marec, on perd du temps. On pourrait se relayer, on pourrait conduire de nuit. Et puis, si on tombe sur Rocco, on sera pas trop de deux.
Plouc [accompagné d'un mécano chétif]: On est deux.
Steiner : Ah oui ?
Mécanicien : Tu sais, si tu dois rattraper Rocco, et si vous avez comme ça à causer tous les deux, je voudrais pas vous déranger. J'te connais, et j'connais Rocco, ça vous arrive comme ça de causer fort.
Pepa : Dans deux jours on sera riches, Rocco. On sera heureux
Rocco : Où est-ce que t'as appris que l'argent, c'est le bonheur ? T'as été élevée chez les laïcs, toi ?
Sourdingue : A ton avis, qu'est-ce qu'il lui a pris ? C'était pourtant le gars solide.
Rocco : Bah, tu sais, quand les passions s'en mêlent, il y a plus de types solides.
Sourdingue : Les passions tu dis ? Et quelles passions ? Je croyais que la veuve Rodriguez était juste un casse-croûte.
Rocco : Et ben maintenant Monsieur becte à la carte.
Sourdingue : Quel genre ? Une berbère ?
Rocco : Un amerloque, costaud. Genre championne de basket.
Sourdingue : Tu trouves pas que tu abuses ? Je suis pas une banque de crédit moi, je suis épicier, marchand d'essence, marchand de boissons.
Plouc : Attention, hein, parce que si je rentre tu vas plus rien être de tout ça.
Mitch-Mitch : Mais ma parole, c'est le Champion de la ligne ! Le cador du volant ! Pardon, Monsieur, excusez ma curiosité, vous seriez-t-y pas ensablé, des fois ?
Plouc : Tu veux savoir ? Hé ben, t'es même pas drôle!
Mitch-Mitch : Allez, mon gars, en avant les pelles et les tôles ! Faut aider son prochain. Bah, qu'est-ce que tu veux, c'est les misères de l'âge, hein. Faut faire semblant de s'apercevoir de rien. Ce pauvre Plouc, il a la vue qui baisse, alors il roule de plus en plus à côté de la piste. On le récupère un peu partout, des fois au Mozambique, des fois sur la Nationale Sept, des fois, comme c'est le cas, dans le fesh-fesh. Alors on l'ramène en remorque pour pas qu'il perde sa place. Un vieux, faut bien qu'ça mange...
Mitch-Mitch : Alors je propose vingt pelletées à la minute, c'est une bonne cadence, non ?
Steiner : On peut faire mieux.
Mitch-Mitch : Bon, disons vingt-cinq, mais à condition que l'aïeul s'arrête dès que son cœur lâche !
Rocco : Deux heures plus tard, Mitch-Mitch et sa souris sont à Ikboulfri, en train de se remonter à coups d'perniflard. Tout à coup, le cocu débarque, va droit sur sa femme, sans dire un mot et lui balance une paire de mandales à tuer un buffle.
Pepa : Quelqu'un l'avait prévenu ?
Rocco : Le sable. Mitch, qui parle toujours trop, avait dit "Une fois dépanné, vous suivez mes traces jusqu'à Ikboulfri." Le petit ingénieur avait suivi les traces jusqu'au bout, jusqu'aux dunes... Là, c'était plus des traces de pas, qu'il avait, c'était aussi clair que si on lui avait fait voir un plumard, au mec.
Pepa : Ça s'est terminé comment ?
Rocco : Après la tarte à sa bergère, le gars aurait bien continué à jouer les hommes. Mitch a bloqué la première pêche et lui a dit "Tu viens de briller, gâche pas tes cartes."
Pepa : Et son mari n'a rien dit ?
Rocco : Oh, tu sais, quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent.
Angèle : A quelle heure t'es parti l'autre matin ?
Rocco : 5 ou 6 heure, j'sais pas, j'ai oublié.
Angèle : Moi aussi tu m'as oublié, tu devais m'emmener à Blima. Tu devais parler de moi pour du travail. J'suis sûre que je pourrais être vendeuse.
Rocco : Non. Ecoute Angèle, je vais être vache, mais je voudrais te rendre un service. Tout ce que tu peux vendre, c'est toi, et encore tu te vendrais mal, t'es trop gentille. J'suis pas le premier qui t'ai dit qu'il t'emmènerait à Blima. Tous les autres te l'ont promis et personne l'a fait. Tu sais pourquoi ?
Angèle : Parce que vous êtes tous des salauds.
Rocco : Non, parce qu'on t'aime bien, et qu'on voudrait pas que tu finisses au claque.
Mitch-Mitch : Hé, mais j'rêve pas, c'est l'équipe de fer. Ben, j'disais justement à Saïd "Ce pauvre Plouc, avec les mauvais yeux qu'il a maintenant, va bientôt falloir mettre des filets sur le bord de la route, pour pas qu'il aille se foutre dans l'ravin." Hé ben, bravo, jeunes gens !
Plouc : T'as une barre de remorquage ?
Mitch-Mitch : J'ai tout c'qu'y faut, toujours. Quand tu roules devant moi, j'emporte même un moteur de rechange. T'arriveras plus à me surprendre. Enfin, ce coup-là, on n'aura pas à creuser, c'est déjà ça. J'aime mieux quand t'opères en surface. Parce que parti comme t'étais l'autre coup, en améliorant un peu, fallait amener les... les spéléologues.
Saïd : Appeler les quoi ?
Plouc : Non, c'est rien. Laisse. C'qu'il faut avec lui, c'est attendre qu'il s'épuise et surtout pas mouffeter. Parce que si jamais t'as le malheur de dire un mot, un seul, c'est comme si tu mettais deux thunes dans l'bastringue, ça s'arrête plus.
Rocco : Veinarde, va. Tu m'as choisi parce que j'suis beau, et crac, v'la en plus que c'est un cerveau, le mec.
Angèle : Réponds-moi Plouc, dis-moi la vérité.
Plouc : Quoi ?
Angèle : Est-ce que je suis une putain ?
Plouc : Ben... Enfin, tu couches toujours avec tout le monde... Enfin, je veux dire avec les copains quoi !
Angèle : Oui
Plouc : Et y'en a pas un, des fois, qui t'aurait refilé de l'oseille ?
Angèle : Oh non !
Plouc : Et ben alors ! T'es notre petite Angèle, c'est tout.
Rocco : Dans les endroits déserts, il vaut mieux toujours être aimable. Ca coûte rien, et ça économise des cartouches.
Plouc : Ah, c'est fou quand même c'qu'un mec peut changer, va. Mais rappelle-toi, Rocco, à Tampico, à Murcy, à Carracas, et ben, on partageait tout. Les risques, le pognon, les filles. Et là, tu t'es tiré au petit matin, en faux jeton, sans rien dire. Entre nous, tu crois que c'est bien, hein ?
Rocco : On peut pas dire que t'aies tout à fait tort. Mais t'aurais cent fois raison que j'aurais encore plus raison que toi.
Plouc : Pourquoi ça ?
Rocco : C'est moi qui tiens la carabine.
Rocco : Pendant 15 ans, qu'est-ce qu'on a partagé ? Des routes pourries, de la poussière et des coups durs. Jamais rien d'autre. Dans la vie, on partage toujours la merde, jamais le pognon. Personne.
Plouc : Ecoute-moi bien Rocco. Si j'comprends bien, une fois le boulot terminé, tu foutras le camp avec mon camion. Je dis bien MON camion. Alors y a une chose qu'y faut que tu saches, Rocco. A partir de ce moment là, où que tu sois, au Vénézuela ou en Seine-et-Oise, je te chercherai, même si j'dois passer des années à ça, et même si je dois y claquer jusqu'à mon dernier rond, j'te chercherai, et je n'ferai que ça, jusqu'à quand qu'j'te trouve.
Rocco : Et après ?
Plouc : C'est chouette, hein, de tenir une carabine ? L'emmerdement, tu vois, c'est qu'après, hein, et ben tu peux plus la lâcher. Jamais.
Steiner : Tu l'as recherché, Peter Frocht, hein, il a du t'empêcher de dormir des nuits et des nuits. Et ben tu l'as devant toi. Qu'est-ce que t'attends ?
Plouc : Rien. T'arrive cinq ans trop tard, mon pauvre Frocht... Et puis, j't'ai vu lâcher ton flingue. Tu l'as jeté à tes pieds. Oublie jamais ça.
Steiner : Qu'est-ce que tu veux dire ?
Plouc : Que t'es fini, que t'existes plus. Quand un mec comme toi se dégonfle, même une seule fois, ben c'est terminé. Tu vas encore traîner un peu, on entendra parler de toi, encore, dans des petites révolutions merdeuses. Et puis tu feras encore des petites saloperies, comme ça, pour la gamelle, puis tu deviendras clodo, à Abidjan ou ailleurs. Puis un jour, ben, tu t'feras descendre en piquant un porte-monnaie ou pour un litre de rouge. Je te mettrais bien mon poing dans la gueule, mon pauvre Frocht, mais t'irais encore te prendre au sérieux.
Mitch-Mitch : Troisième service ! Dis donc, qu'est-ce que t'as fait de ton tas de ferraille ?
Plouc : Si on te l'demande, hein !
Mitch-Mitch : Hé ben, mon vieux, ils ont pas beau jeu avec toi, les camions. Tu l'as enfoncé, tu l'as embourbé, puis v'là maintenant qu'tu l'as paumé, on peut dire qu't'es un cas !
Plouc : Merde !
Mitch-Mitch : Et puis aimable, avec ça !
Steiner : Dis-moi, dans votre coin, les chauffeurs qui font le Sud, ils prennent des passagers ?
Serveur : Pour aller où ?
Steiner : Pas à Abidjan... Pas encore...
Rocco : Déjà...
Plouc : T'as plus ta carabine ? Tu sais que ça va être très embêtant... Tu peux te lever tout seul ou faut qu'on t'amène un palan ?
Rocco : Je peux. Je peux.
Plouc : Alors tu peux p't'être sortir un moment, ou il faut que je te porte ?
Rocco : Je peux. Mesdemoiselles, je vous prie de m'excuser, mais je crois que ça va être un petit peu plus long que monsieur ne pense.
Rocco : Tu veux toujours faire fifty-fifty ?
Plouc : Quoi ?
Rocco : Fifty-fifty ? Tiens, voilà tout c'qu'il reste du camion : la carte grise. Voilà ta part. 2000 bornes, tu te rends compte, on a fait 2000 bornes pour ça. Le plus beau marathon de cocus depuis les Croisades. Pepa, mon petit ange, ma petite fleur des sables. Tu l'as vue, amoureuse du petit homme, dévouée, prête à faire le tapin. Je lui confie le bahut, je vais au rendez-vous pour l'encaissement, je trouve personne, je retourne au camion, plus de camion, plus de Pepa, tout ça, pschit, hop, envolé.
Plouc : Dis, hé, hé, c'est pas vrai, t'inventes ?
Rocco : Mais j'te jure, Plouc. Parole d'homme, elle m'a fait la malle.
Plouc : Oh, y a quand même des salopes incroyables, quoi, hein ? Hé, tu vois, si tu m'avais fait confiance...
Rocco : C'est toi qui m'aurais fait marron.
Plouc : Oui, mais ça avait plus de classe, non ?
